Hervé Gaymard, député et président du conseil général de Savoie, s'est engagé en politique dès l'âge de 14 ans dans le sillage du général de Gaulle. Il préface cette année, à la demande de l'amiral de Gaulle, la réédition de "Le Fil de l'épée" de Charles de Gaulle aux éditions du Plon, ainsi qu'une collection de DVD intitulée "Les mémorables ", consacrée au gaullisme et il vient de rédiger un essai : "Nation et engagement" (CNRS éditions, 2010) sur la France telle qu'il la voit. Avant de partir avec la délégation officielle française aux commémorations des 70 ans du 18 juin 1940 à Londres, il nous a reçus pour évoquer cet anniversaire.
Pourquoi l'Appel du 18 juin tient-il une place aussi importante dans l'Histoire de France ?
« L'appel du 18 juin 40 est un acte insensé, inouï au sens étymologique du terme. De Gaulle est seul à Londres ; il a quitté la France sans savoir ce qu'est devenue
sa famille. Il pose cet acte fondateur de la France maintenue alors qu'il n'a aucun soutien de part et d'autre : il a envoyé des messages télégraphiques à tous les chefs militaires de l'Empire
pour leur demander de se joindre à lui, mais personne ne répond. Le
22 juin,
De Gaulle en appelle « à l'honneur, au bon sens, à l'intérêt supérieur de la Patrie », un triptyque qui demeure aujourd'hui encore un guide extraordinaire pour mener l'action publique. »
Un récent sondage (Ipsos pour le Journal du dimanche) révèle qu'une majorité de Français juge le gaullisme dépassé. Êtes-vous surpris ?
« Cela ne m'étonne pas du tout : le gaullisme est une notion qui appartient à l'Histoire et pas au débat actuel. De Gaulle est une référence historique, il incarne cette intelligence dont André Malraux avait donné un jour, en plein combat sur le front alsacien, la définition à Roger Stéphane : « la destruction de la comédie, l'esprit hypothétique et la capacité de jugement ». Il y a aujourd'hui unanimité autour de sa mémoire, alors qu'il a été souvent contesté, attaqué. Certains de ses détracteurs se sont même par la suite réclamés de lui. »
Quels sont aujourd'hui les hommes ou les femmes politiques qui, selon vous, incarnent le mieux le gaullisme ?
« Je n'ai pas de titre pour décerner des labels... Il y a des attitudes gaullistes intemporelles comme la relation directe au peuple sans s'encombrer d'intermédiaires, le souci du maintien de la cohésion sociale (on doit à De Gaulle l'institution de la Sécurité Sociale généralisée), la conduite d'une politique internationale autour d'une « certaine idée de la France ». La politique extérieure de Jacques Chirac était d'inspiration gaulliste. Sa décision de ne pas intervenir en Irak et de ne pas suivre les Américains a été courageuse.
A contrario, le débat sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l'Otan a été caricaturé. On a fait à Nicolas Sarkozy un faux procès d'anti-gaullisme : la France n'a d'une part jamais quitté l'Otan, et d'autre part nous conservons notre autonomie nucléaire, nous restons maîtres de notre espace aérien (il n'y a plus de base américaine en France depuis 1966) et nous pouvons toujours refuser d'intervenir. »
La référence régulière au gaullisme ne traduit-elle pas une incapacité de la droite à créer un courant politique aussi fort ?
« Dans le débat politique on utilise les termes de « droite » et de « gauche » par commodité, mais la base idéologique de la droite n'existe pas comme peut exister celle de la gauche, en référence à la Révolution française. La droite est la juxtaposition de sensibilités différentes : libérale, démocrate-chrétienne, radicale,... La droite, c'est en quelque sorte une « non gauche », mais cela ne définit pas un projet. Cette nostalgie du gaullisme est le reflet d'un grand vide politique au niveau du projet. Le gaullisme transcende ces clivages gauche/droite, il réunit les contradictions. L'engagement gaulliste dépasse donc les partis : le gaullisme fédère tous ceux qui ont besoin d'élever l'horizon, de porter de grands projets, à droite comme à gauche. »
Notre pays manque-t-il aujourd'hui de grands hommes tels que les pensait le général de Gaulle ?
« Je trouve qu'il manque le sentiment d'admiration dans l'ordre politique, on a l'impression que plus personne n'est admirable. On a besoin du souffle de la passion. Je ne me serais pas engagé en politique dès l'adolescence sans les grandes figures qu'étaient De Gaulle, Malraux ou Romain Gary. Ce vide concerne toutes les familles politiques. »
Dans votre dernier ouvrage, vous évoquez le manque de confiance en soi des Français et regrettez leur "vertige dépressif". C'est un mal français ?
« Je pense en effet qu'il faut que nous sortions de cette inclination défaitiste, de cette dépression nerveuse qui nous fait balancer entre l'exaltation (qu'on qualifie parfois d'arrogance) et l'abattement. Le message gaulliste correspond à l'optimisme de la volonté. En juin 1940, De Gaulle sait déjà qu'il va gagner la guerre. On a aujourd'hui des octogénaires extraordinaires, comme Jean-Louis Crémieux Brilhac, Stéphane Hessel, François Jacob,... qui peuvent expliquer aux nouvelles générations que leur jeunesse d'esprit est restée intacte, ainsi que leur désir de continuer à servir la France avec la même capacité de résistance, dans la fierté de nos couleurs. »
Les "Mémoires de guerre" et "le Salut" seront l'année prochaine au programme de Français du baccalauréat. Peut-on qualifier De Gaulle d'écrivain ?
« Il est même un immense écrivain, y compris dans ses discours, qui étaient écrits.
Tous ses textes sont très référencés, excellemment charpentés, souvent lyriques. L'analyse lexicologique du "Fil de l'Epée" permet de découvrir qu'au-delà des auteurs cités (Alfred de Vigny, Tolstoï, Flaubert, Musset,...) il fait référence, sans les nommer, à de nombreux écrivains qu'il a lus. De Gaulle a une culture littéraire. Chez lui, le verbe et l'action sont à jamais liés. »
ARTICLE DU DAUPHINE LIBERE du 18/06/2010.
Billet original sur Jeunes pops de Savoie